Sens'ille

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Parce que tu as

quelque chose d'unique à nous faire partager à nous tes amis. Quelque chose de toi, une émotion, une expérience, une création peut-être, un bonheur quelque fois, une indignation ou une colère, enfin les occasions de te dire ne manquent certainement pas. . Ici ils seront accueillis avec respect parce que nous sommes entr'amis.

Macbeth

ChroniquesPosted by Christian Gobyn-Degraeve Sat, September 08, 2018 17:39:21

« Je suis dans le monde terrestre

où faire le mal passe souvent pour louable et

faire le bien parfois comme une dangereuse folie »

Macbeth de Shakespeare.

De plus en plus souvent, à travers les médias, des philosophes, des hommes politiques, certaines organisations citoyennes se réfèrent dans leurs discours « aux valeurs judéo-chrétiennes » pour fonder et légitimer leurs actions.

Sur le plan moral elles servent d’alibi pour faire barrage à tort ou à raison, là n’est pas mon propos, aux évolutions de notre sensibilité par rapport à ce qui touche aux questions essentielles de l'existence, telles que le mariage, la procréation, la vie, la mort, le bonheur…

L’Europe, sans parler des Amériques, est confrontée à une pression et à des flux migratoires importants. Il ne faut se faire aucune illusion, ces déplacements de populations vont s’accentuer sous l’effet des inégalités croissantes et des conséquences des changements climatiques qui s’opèrent sous nos yeux.

Les mêmes éminents penseurs éclairés sur notre histoire, s’en sont dès lors emparées de ces références pour mettre en œuvre des politiques qui, tout en faisant débat, provoque une fracture profonde au sein de nos sociétés.

Sans se poser de question, cette référence trouve un large écho favorable dans la population tant il semble évident que notre « civilisation », ou plutôt l’idée qu’elle s’en fait, doit se protéger de cette menace perçue comme d’autant plus dangereuse, qu’elle s’insinue dans tous les pans de la société.

Le sujet est donc important et mérite que l’on s’attarde sur ces notions de valeurs, parce qu’il conditionne notre manière d’être au monde. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de faire ici un traité de philosophie, mais bien de voir d’un peu plus près ce qui se cache derrière des mots aussi séduisants que « valeurs judéo-chrétiennes » et éviter ainsi d’être pris au piège de leurs non-dits.

Vous avez dit valeurs….

Les valeurs ne tombent pas du ciel, elles posent questions, suscitent des débats quelques fois passionnés. Tentons d’abord d’en donner une définition simple sans être simpliste.

Au sens commun du terme « une valeur » est un concept, une action, une situation, une croyance que l’on juge comme importants et qui nous permettent de vivre mieux et qui participent par conséquent à notre bonheur dans l’existence.

Mais encore…

En y regardant d’un peu plus près, au rayon des valeurs nous pouvons en distinguer toute une série que je nommerai « valeurs factuelles ou non-morales. » Elles n’en sont pas moins importantes, mais elles n’engagent en aucune manière ma responsabilité (en ce sens elles sont non-morales). Parmi elles je citerai la santé, le bien-être, la sécurité, l’argent, le travail, le temps qu’il fait…

Ces valeurs peuvent devenir dans certaines circonstances des contre-valeurs.

Quelques exemples :

La sécurité. Chacun la revendique, mais trop de politique sécuritaire engendre un « Big Brother » et ouvre la porte à l’établissement d’un état dictatorial bridant toutes les libertés.

Gifler quelqu’un pour le ranimer après qu’il a perdu connaissance est un geste qui sauve, mais en d’autres circonstances le même geste devient une agression et donc une contre-valeur.

La pluie est une valeur dans le désert, mais devient une contre-valeur dans des régions inondées.

Porter une appréciation sur une valeur factuelle est relativement simple. Nous disposons souvent d’outils de mesures et d'analyses pour nous faire une opinion. C’est particulièrement vrai dans le domaine de la santé.

À côté d’elles et sous le même vocable nous avons les « valeurs morales ou éthiques. »

Elles concernent ce que les individus, les organisations décident de faire en responsabilité en vue d’un but considéré comme positif, pour un mieux vivre, pour donner un sens à leur existence.

Elles sont le fruit d’un choix plus ou moins conscient de l’être humain. On y trouve l’honnêteté, la justice, la charité, le service à autrui, la solidarité, l’ouverture aux autres, la liberté...

Dans des circonstances particulières, des personnes vont même jusqu’à sacrifier leur vie au nom de ces valeurs. C’est dire leur importance.

En France, récemment, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a pris la place d’un otage dans un super marché lors d’une agression taxée de terroriste. Il savait bien qu’il avait peu de chance d’en sortir vivant,. Les faits lui ont malheureusement donné raison.

Leurs gestes sont alors qualifiés de « haute valeur morale ». Nous élevons ces personnes au rang de héros, dignes d’exemples, et elles ont droit à des hommages nationaux.

Là aussi, ces valeurs ont un pendant considéré comme négatif comme l’injustice, la malhonnêteté, le repli sur soi….

Il n’est pas toujours évident de se prononcer sur la valeur morale ou non d’un acte. Les critères ne font pas l’unanimité.

En effet, sur quelles normes fonder notre opinion, notre décision ? Avons-nous toutes les informations à notre disposition pour prendre position ?

Où commence et où finit la tolérance ?

Comment juger que quelqu’un est honnête, juste, solidaire des autres ?

Résistants pour les uns, terroristes pour les autres !

S’engager oui bien sûr, mais dans quelle organisation, dans quel but, jusqu’où accepter des compromis, des responsabilités?

Les tenants du néolibéralisme considèrent que leur idéologie est la seule manière de vivre ensemble en toute liberté. C’est leur crédo. D’autres par contre n’ont de cesse de dénoncer cette liberté sans mesure qui engendre une violence institutionnelle en réduisant souvent l’homme à une donnée économique.

La science ne nous est là d’aucuns secours, d’autant que le choix est fonction de notre culture, notre milieu, notre éducation, du camp dans lequel nous sommes venus au monde.

Décidément me direz-vous, rien n’est simple. Toutefois, tentons un pas de plus….

Faire référence à l’éthique pour essayer de répondre à la question du « comment vivre, » c’est bien beau, mais il faut bien constater que les critères sur lesquels elle se fonde ne font pas l’unanimité au sein de notre humanité. Tant s’en faut.

Au sein de ces valeurs éthiques ou morales nous pouvons reconnaître celles qui ont quelque chose à voir avec la « relation à autrui » et font appel à la réciprocité.

Je ne peux pas être honnête tout seul. Pour être amoureux il faut être deux... au moins. Seuls l’agressé et l’agresseur peuvent s’accorder sur un pardon.

Très souvent la présence d’un tiers est nécessaire pour authentifier cette alliance dans un symbole qui peut prendre la forme d’un signe, d’un traité, d’une loi, d’un accord particulier. Dans ce cas nous sommes dans le cadre d’une relation que nous pouvons qualifier de symbolique.

Comme les autres valeurs, ces dernières n’échappent pas à l’ambiguïté des relations humaines.

Aussi est-il vital d’éclaircir ce qui fonde nos relations à autrui. Sans cette réflexion nous perdons notre liberté de décider et d’agir au profit de l’arbitraire et de la soumission plus ou moins consciente aux courants de pensées qui circulent dans le monde.

Ou pour le dire autrement : sur quelles règles, quels principes instaurer notre relation à autrui pour que notre vie trouve un sens qui nous convienne et nous amène peut-être à constater qu’elle vaut la peine d’être vécue. Choix important, car il guide nos pensées, notre agir, notre existence qui est notre bien le plus précieux.

Nous touchons là au cœur de l’essence de l’existence, de l’existant.

Les systèmes éthiques qui portent ces valeurs humaines sont nombreux. Ils fondent notre façon d’être au monde et sont l’objet d’un choix personnel plus ou moins conscient, choix qui peut évoluer au cours de la vie, parfois en fonction des circonstances, sans que cela soit nécessairement de l’opportunisme.

Parmi ces références éthiques on peut citer le stoïcisme qui n'a de valeur que ce qui a trait au corps et aux volontés, l’épicurisme pour qui le seul bien est la recherche du plaisir de l’âme, de la pensée et du corps. Le pragmatisme lui trouve sa justification dans l’action sans s’encombrer de ce qui pourrait l’entraver tandis que l’utilitarisme ne reconnaît de valeur qu’à ce qui est utile. L’universalisme quant à lui prend en compte la globalité de l’univers.

Certes dans la pratique quotidienne les frontières sont souvent floues entre ces doctrines et il faut se garder de la caricature qui peut nous amener à porter des jugements inadéquats sur les personnes et les évènements.

Revenons en plus particulièrement à notre propos de départ. Lorsqu’on parle de « valeurs judéo-chrétiennes, nous ne sommes pas dans l’ordre des valeurs factuelles, ou non- morales. Il s’agit bien d’autre chose.

Faire référence à la culture ou l’histoire juive et chrétienne comme principe fondateur demande de s’interroger sur sa genèse et d’éclaircir les enjeux qui se cachent derrière ces déclarations qui semblent aller de soi.

Ce n’est pas une question de foulards (Marie, la mère de Jésus en portait un), de prière du vendredi, le fait de manger de la viande de porc, ou d’assister à la messe du dimanche. Ce ne sont pas les cathédrales ou des chants grégoriens qui fondent les valeurs éthiques. Je peux aller à l'office religieux et être un escroc qui n’a aucun remords à dépouiller son voisin.

La règle fondamentale de la tradition judéo-chrétienne est précise nette et claire. Elle traverse tous les différents courants présents dans la Bible.

Nous en trouvons la trace peut-être la plus significative dans l’évangile de Mathieu au chapitre 7 v 12 :

« Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-même pour eux : c’est la Loi et les Prohètes »

Mathieu rapporte cette parole de Jésus comme une règle fondatrice de sa pensée et de ses actes. Ce verset évangélique articule l’Ancien et le Nouveau Testament à travers la relation entre la Loi et les Prophètes.

Comme le souligne également Emmanuel Lévinas, philosophe d’origine juive, « La Bible c’est la priorité de l’autre par rapport à moi ».

Cette règle dite « d’or » était connue dans l'antiquité et n’est pas l’apanage du monde judéo-chrétien. Confucius au V siècle av JC, l’islam, le taoïsme, l’hindouisme, le bouddhisme et plus près de nous Kant. (voir en fin de textes quelques exemples) y faisaient référence dans leur enseignement. Elle n’est certes pas suffisante pour se proclamer chrétien, mais c’est une règle nécessaire, mais non suffisante. Point de valeurs judéo-chrétiennes possibles sans cette règle.

À partir de là, nous pouvons en toute liberté nous interroger sur les déclarations, les prises de position et les actes des uns et des autres au sujet de leur volonté de se poser en défenseur inconditionnel de « la civilisation judéo-chrétienne et de ses valeurs ».

Osons quelques questions en guise de conclusion :

Défendons-nous la civilisation lorsque nous vendons des armes et des munitions qui serviront à détruire des pays entiers et à mettre sur les routes de l’exil des millions de personnes en poussant le cynisme jusqu’à les renvoyer chez eux ?

Lorsqu’en guise de politique migratoire nous nous débarrassons des migrants en les renvoyant au-delà de la méditerranée peut-on le faire au nom des valeurs judéo-chrétiennes ? Sommes-nous toujours en accord avec elles lorsque nous finançons (je cite) en Turquie et en Afrique du Nord des camps de concentration chargés de les contenir ?

Lorsque nous interdisons des signes religieux extérieurs n’est-ce pas une marque de faiblesse, et un manque de confiance en ces mêmes valeurs par nous-mêmes d’abord qui pousse à édicter de pareilles lois par ailleurs inopérantes ?

Il y a à mon sens et de manière délibérée derrière ces politiques soutenus par de frileux intellectuels, tromperies et mensonges, détournement de sens de la valeur morale fondamentale de notre civilisation.

Certes je ne suis pas dupe. La chrétienté a accroché à son histoire des actes qui ont et font toujours violence à des pans entiers de personnes sous des prétextes les plus divers. L'actualité nous en donne encore la preuve avec les affaires de pédophilies restées dans l'ombre, mais ce n’est pas une raison pour ne pas dénoncer l’usage et l’usurpation de « nos valeurs judéo-chrétiennes » a des fins politiques aux relents nauséabonds.

Nous avons à défendre notre héritage, dans ce qu’il nous permet de vivre ensemble dans un monde meilleur, où l’homme est à l’abri des violences institutionnelles des nations issues du XIX et XX siècles qui nous ont conduits aux pires guerres et génocides de l’histoire de l’humanité.

Si nous manquons à cette mission, si nous ne parvenons pas, face aux cassandres de tout bord, à promouvoir toutes nos valeurs universalistes, sans exclusion ni des uns et ni des autres, alors oui, je crois que notre civilisation est en danger de disparition, car devenue inutile aux yeux de la Vie qui ne s'encombre jamais de ce qui la détruit.

Et là il faut faire preuve de courage, et pas seulement de la part des politiciens....

Et cela c'est une tout autre histoire....

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